Note d’intention

Et si les murs pouvaient parler, que diraient-ils de nos corps perdus ?
Le corps et l’espace, c’est curieux comme ça dialogue.
C’est un échange mélancolique. C’est ça, la déréalisation : un simple dialogue mélancolique.
Le corps, défait, envoie un écho dissonant aux murs qui s’effondrent, aux lambeaux de tapisserie.
Et inversement. On ne reconnaît plus rien.
Dans un mimétisme morbide, le corps prend la pose de l’autre côté.
Figé, il attend que le temps passe, suspendu dans un état qu’il ne comprend pas.
C’est là, précisément, que les personnages de papier deviennent tragiques.
Au moment où l’espace bascule.

*Emma Bovary / Elisabeth Alione / Guita / Médée

Les mots de la photographe

« Lors de mon master en théorie de la littérature à La Sorbonne, j’ai rédigé deux mémoires sur l’interrelation entre le corps et l’espace chez Marguerite Duras. Ce travail a constitué le point de départ de De(s)corum, une série photographique dans laquelle chaque image met en scène un personnage inspiré de figures littéraires. Le personnage porte une signification sur lui : la posture, les vêtements ou les accessoires deviennent des signifiants de l’intrigue. Les cheveux lâchés chez Racine, par exemple, traduisent la détresse, la vulnérabilité des personnages face à leur destin et le fait d’être submergé par ses émotions.

A l’inverse, l’environnement, l’espace racontent l’intériorité en ruine du personnage. J’ai toujours été fascinée par la folie, par les alternatives au réel. La plupart de ces particularités psychiatriques dans les livres sont associées au féminin. En effet, que ce soit à travers le traumatisme, l’abus d’alcool, la prostration, le penchant pour la mort volontaire, toutes expérimentent une forme de déréalisation, un espace-temps troublé, lors duquel ce qui était familier bascule soudain dans l’étrange. J’ai cherché à représenter des corps traversés par des tensions intérieures, souvent muettes. Les corps sont des moteurs diégétiques, ils font avancer l’intrigue implicitement bien plus que les mots et c’est dans une esthétique de la ruine que j’ai voulu représenter ces femmes comme des miroirs ébréchés qui renvoient une image un peu dissonante aux êtres de chair et d’os que nous sommes. Le décor agit comme un révélateur : il raconte l’intimité en ruine, reflète l’état psychique du personnage, et projette sur lui une mémoire trouble. Mon approche de la photographie est profondément narrative : je cherche à créer des images qui racontent, qui laissent un sens émerger du silence visuel.

J’ai voulu inviter le regard sur cette zone inconfortable de déréalisation où l’environnement devient soudainement étranger et hostile. Il y a un effet de projection de l’espace sur les corps. Et inversement : le décor n’est pas fictif : c’est un lieu, une mémoire, un corps aussi. Je suis fascinée par les états de déréalisation, ces moments où la réalité vacille, où l’espace familier devient étrangement menaçant. Dans la littérature, ces troubles sont souvent liés au féminin : traumatisme, mélancolie, prostration, alcool, pulsion de mort…autant de formes de fragilité qui altèrent la perception du monde et le temps lui-même. Pour donner forme à cette vision, j’ai exploré des lieux abandonnés, en pratiquant l’urbex (exploration urbaine). L’appareil photo à la main, j’ai investi des décors en ruine pour créer des images dans des décors réels, en ruine, où l’imaginaire littéraire rejoint la matière. Ce travail m’a appris à être rapide, organisée, et à bien m’entourer. Je remercie chaleureusement Mathilde Guillemot, assistante sur le projet, ainsi que Camille Nuage, maquilleuse, pour leur talent et leur engagement. »

*Phèdre / Kelly Kelleher / Cécile de Volanges / Bérénice / Chloé

Légendes

1) Emma Bovary, Madame Bovary, Gustave Flaubert.
« Les lectures qu’elle faisait, ainsi que les images venues de ses premières années flottaient en son souvenir et se mêlaient à la réalité, si bien qu’elle croyait avoir vécu ce qu’elle ne faisait qu’imaginer. »

2) Elisabeth Alione, Détruire dit-elle, Marguerite Duras.
« Le miroir renvoyait l’image d’un visage fermé, sans regard […]. Elle était là et elle n’y était pas, absente à elle-même autant qu’aux autres. »

3) Guita, La femme qui boit, Colette Andris.
« Je bois pour que le monde devienne flou, pour que les contours s’effacent et que la douleur s’endorme. »

4) Médée, Médée, Euripide.
« Tout m’est hostile à présent. La terre, les cieux
Les amis, la justice, les serments des dieux
[…] Ma vie est ruinée »

5) Phèdre, Phèdre, Jean Racine.
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler »

6) Kelly Kelleher, Black Water, Joyce Carol Oates.
« Her body was no longer hers; it belonged to the river. »
Son corps ne lui appartenait plus ; il était devenu la chose du fleuve.

7) Cécile de Volanges, Les Liaisons Dangereuses, Choderlos de Laclos.
« Pendant que je me défendais, comme c’est naturel … Enfin après… vous m’exempterez bien de dire le reste ; mais je suis malheureuse autant qu’on peut l’être. »

8) Bérénice, Bérénice, Jean Racine.
« Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ;
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titus ? »

9) Chloé, L’Écume des jours, Boris Vian.
« Le nénuphar grossissait dans le poumon de Chloé et il fallait, pour qu’il diminuât, entourer la malade de fleurs fraîches. »